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Gravel : tous les bienvenus

 

Le mot vous est maintenant familier. « Gravel ». Vélos de « gravel ». Sorties « gravel ». Ses origines ne sont pas claires, et tout le monde se bat pour la paternité. « Rien de nouveau », disent les routards aguerris à la mémoire longue. N'importe quelle étape du Tour de France des années 20 aurait pu être appelée une aventure « gravel » épique. 320 kilomètres de routes non goudronnées et quelques cols pyrénéens, sur des vélos à pneus ballons et sans voitures suiveuses ? Si ça, ce n’est pas du gravel – frère – je ne sais pas ce que c’est.

Pendant ce temps, en Caroline du Nord, les pionniers du gravier extraient de leurs hangars des cadres en acier poussiéreux, des vélos qui n’ont pas vu la lumière depuis 1985, avec des fourches rigides, pas de suspension arrière, des freins cantilever, et des gros pneus tous lisses qui ressemblent étrangement à des prototypes de vélos de gravel du 21ème siècle – il ne leur manque qu’un cintre courbe. 

Et c’est alors qu’arrivent les fans hardcore de cyclo-cross, revendiquant timidement à leur tour d’avoir « inventé » le gravel. Posez la question à n’importe quel fan de CX, et il vous expliquera qu’un vélo de gravel n’est ni plus ni moins qu’un vélo de cyclo-cross avec un peu plus de dégagement et qui a troqué ses cantilever un peu dépassés contre des freins à disque.

Puis, enfin, arrive le vieux de la vieille – celui qui a cousu un badge « Rough Stuff Fellowship » sur son sac de selle Carradice en toile noire. Les premiers cyclistes de la très britannique « Rough Stuff » étaient unis par leur détermination à éviter les routes, leur préférant chemins et sentiers, se battant par monts et vallées. En fait, ces précurseurs du « gravel » des années trente battaient la campagne sur des vélos en acier qui ressemblaient sacrément à des randonneuses, mais avec des roues en forme de chips à l’ancienne et des freins qui méritaient à peine ce nom. Pour ces passionnés, pousser et tirer leur vélo faisait autant partie du voyage que pédaler, parce que, eh bien, ça ne s’appelle pas « Rough Stuff » (Le Brutal) pour rien, non ?

Quand on pense que ces premiers « Rough Stuffers » essayaient d’éviter les routes goudronnées (« trop faciles ») et le trafic automobile terrifiant des années trente ! Plus sérieusement, si vous demandez à un amateur de gravel contemporain ce qu’il y trouve, vous pouvez parier que rouler loin des voitures joue un large rôle dans l’histoire. Mais l’absence de voitures sur les chemins ne suffit pas à expliquer l’attrait des territoires inexplorés pour ces curieux.

Sans doute, à mesure que le cyclisme a gagné en popularité, les chances de se faire doubler (comprendre : humilier) par des cyclistes plus jeunes, plus rapides et plus talentueux que soi-même sont montées en flèche. Nous autres lambins pouvons toujours sourire, faire un signe de tête et même parfois nous fendre d’un « bonjour » asthmatique quand ils nous enrhument, cela pique toujours un petit peu de voir ces vélos disparaître, sans effort apparent, en haut de la route et hors de nos vues. Il y a des limites à ce que nous pouvons supporter quand notre amour-propre est lentement dissout par des torrents de sueur.

Ces limites atteintes, l’idée d’un gravel aux pneus énormes et de vêtements plus larges commence, d’alléchante, à tendre vers l’irrésistible. C’est alors aussi que les kilomètres de routes forestières que les vététistes trouvent ennuyeux – et que les routards, obsédés par leur moyenne, évitent – prennent pour nous des airs plus amicaux. Peut-être faudrait-il investir dans une paire de sacoches de guidon et de selle, ou bien – soyons fous – un réchaud à gaz et une gamelle ? On s’équipe, et on part pour les chemins de traverse, on oublie le grand plateau, on y va tranquille – on profite du paysage et on se remplit les poumons du bon air sans particules fines. Après des années à chercher la vitesse, on a le temps de se rappeler de ce qui a mis tant de monde en selle au départ : l’évasion, l’exploration, et ce sentiment de liberté qui vient en pédalant pour avancer.

On roule à des endroits où on ne risque de croiser personne, sauf peut-être quelqu’un qui cherche son chien, mais si, son labradoodle « hyper gentil » qui – c’est promis – ne vous mordra pas. Par contre, vous avez encore moins de chances de vous faire tailler un short par un maigrichon de routard sur un spad tout-carbone que de rentrer d’une sortie gravel sans la moindre piqûre d’insecte. Votre pause « café » est toujours exactement là où vous voulez, et la vue est toujours incroyable – Félicitations, vous faites du « gravel ».

Le gravel a le vent en poupe ces jours-ci et au fond, c’est peut-être normal : il touche tant de cordes sensibles dans tous les groupes de cyclistes qu’il ne peut que les fédérer. Du routard qui n’est pas aussi rapide qu’il le croyait à l’aventurier du cyclocross rêvant d’une épopée ; du vététiste en quête de vitesse à ce membre souriant de la « Rough Stuff Fellowship » qui était déjà là quand on avait encore tous des roulettes : Tout le monde est bienvenu.  Alors, vous venez ?